LE RUBAN DE MOEBIUS

Roman
Carole Schoeni
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Extrait 2


    Blanche laissa passer quelques jours durant lesquels elle rassembla une montagne de documents pour son projet. Elle sélectionna des livres, dressa des listes de bibliothèques et de librairies à fréquenter. Elle choisit un parcours d’expositions à ne pas manquer. Lénore avait accepté que Thoma l’escortât jusqu’à la porte palière. A présent, elle observait la pointe de ses chaussures et cherchait désespérément à se donner une contenance. Introvertie, le retour sur elle-même lui était indispensable. Mais subitement la porte s’ouvrit et le miracle conventionnel de la politesse lui fit relever la tête. Thoma, quant à lui, ignorait ces subtilités.  

Lorsqu’il aperçut Blanche, il ne put s’empêcher de sourire : elle était transformée et avait su bannir toute vulgarité dans la façon de se vêtir. Elle portait un nouvel ensemble outremer orné tout de même d’un bijou,  l’unique qu’elle portât, la sphinge ! Le pantalon tissé de lin et viscose dessinait à peine la taille et les hanches pour s’évaser ensuite afin d’offrir un magnifique tombé sur escarpin, marine, talon haut et fin, qui invitait le pied à se cambrer joliment. Un bracelet de cuir le retenait à la cheville, qu’une fente de chaque côté laissait entrevoir.  La veste était rehaussée par un bustier qui épousait décemment la poitrine. Les manches serraient le haut des bras jusqu’au coude pour ensuite s’élargir et recouvrir presque la moitié de la main de dentelle brésilienne. Tout était du même bleu qui, par contraste, accentuait la blondeur de sa coiffure remontée en chignon, faussement négligée. Quelques boucles retombaient ça et là, indomptables. Le maquillage soulignait quelques traits au naturel trop discret et conférait à la peau l’aspect d’une pêche d’été. La démarche qui ordinairement chaloupée en disait long sur l’étreinte qu’elle pouvait offrir, s’était raidie jusqu’à devenir austère.

«  Bonjour, vous êtes venus tous les deux, quelle bonne idée ! Entre Lénore, entre… 

    -  Bonjour Blanche », avança Thoma.

Pendant qu’ils s’embrassaient, il ne put s’empêcher de lui glisser à l’oreille : 

« Très intelligent, vraiment !  Irrésistible malgré tout ! »

Il la dévora des yeux et effleura le creux de ses reins.

« Je ne reste pas, j’ai à faire, de toute façon vous vous débrouillerez très bien sans moi …Ouh ! J’allais oublier ! Je dois te remettre une enveloppe de la part de l’administrateur, une avance sur cachet me semble-t-il…» 

Blanche lui opposa des yeux ronds de surprise qu’il déniaisa en décochant un clin d’œil.

Un « A bientôt poussin ! » égratigna Lénore puis Thoma disparut dans l’escalier, savourant pleinement la connivence qui le liait à Blanche. Tous deux s’étaient connus au TDM ; assistants fraîchement nommés, ils étaient de toutes les bamboches. Se nourrissant à tous les râteliers, ils s’étaient placés auprès des influents du moment,  toujours à l’affut d’une opportunité. Thoma avait initié Blanche aux liaisons dangereuses en même temps qu’elle avait découvert l’envers du décor qui n’avait plus de secret pour lui. Thoma était en réalité le fils unique des concierges du TDM, aujourd’hui à la retraite. Son père Jules, avait été le larbin de service, l’homme à tout faire, tantôt déboucheur tantôt réparateur de serrures. Avec fierté, il avait avancé la voiture du directeur, astiquant de la manche de son tablier délavé le rétroviseur qu’un crachat avait su rendre rutilant. Un cliquetis agréable  lui avait rappelé la présence dans sa poche  de sa flasque de kirsch. Il en avait bu une rasade avant de retourner briquer coupes et médailles exposées dans la vitrine jouxtant la buvette. Il s’était  passionné pour les tournois de foot que les clubs de théâtre s’étaient disputés entre eux, remportant ainsi ces trophées. L’haleine chargé,  il pouvait s’exalter à raconter un match, mimant un tir en lucarne ou un but mémorable.  Il sentait le rance et la sueur. Il était simple, indignement servile au point de s’entendre souvent appelé mon brave, tant on l’eut pris pour un idiot. Il craignait par-dessus tout les colères de sa femme – Martine – qui bien que de courte durée, lui usaient les nerfs. Bête au point de l'ignorer, elle s’était abrutie de séries télévisées tout en lorgnant le passage des artistes. Elle avait réprimé les frustrations de sa condition à grand renfort de pâtisseries ; elle les avait englouties tout en répondant au téléphone les formules apprises. Néanmoins des propos égrillards ponctués de rôts lui échappaient.  Plus distinguable encore avait été ce ton populeux qui transpirait vaille que vaille ! Son visage aux traits épais, dévoré par l’envie, était envahi par une bouche immense et rouge qui n’avait cessé de médire. Seules les têtes d’affiche étaient épargnées, les monstres sacrés auxquels elle avait rendu d’inestimables services. Son comportement obséquieux lui avait value une considération pitoyable qu’une flatterie pouvait enfler comme l’hydrogène gonfle les ballons. Aussi, ses mises en plis avaient rivalisées avec les meringues bosselées sitôt dévorées. Or, d’aucun l’avaient félicité pour ces coiffures jusqu’à la faire rougir d’aise. Elle vouait un amour éperdu quasi cultuel à son fils Thoma et lui voyait un grand avenir : il serait assurément célèbre ! C’est en directeur de Théâtre qu’elle l’imaginait cependant le mieux. Le pire cauchemar de cette mère avait été de l’entrevoir en technicien ! Après l’école Thoma avait traîné ses guêtres au sein du théâtre qu’il avait pris pour le salon de ses parents. C’est là qu’il avait joué aux billes, qu’il avait connu ses premiers émois. Il avait pris très jeune conscience des différents mondes, formidablement hiérarchisés, qui coexistaient, aussi éloignés que l’Orient l’est de l’Occident. Il avait vu ses parents utilisés, moqués, ridiculisés et avait pesté contre la veule soumission de son père. Il n’aimait rien moins que le pouvoir, celui-là même dont ses parents avaient subi la cuisante tyrannie. Il avait donc commencé par exercer le sien sur les animaux – mouton, volatiles et chiens – que le théâtre avait accueilli pour rendre la mise en scène plus vivante. Aussi, son père l’avait-il personnellement chargé de les nourrir. Un matin cependant, un cygne avait été retrouvé mort strangulé, la tête joliment posé sur la paille. Son père avait du aussitôt consigné un rapport pour lequel il serait durement blâmé. Thoma confia bien des années plutard à Blanche, avoir commis cette barbarie  pour avoir assisté la veille du drame à une répétition d’Othello ; son sexe avait éjaculé sa première semence lorsqu’il eût vu étrangler Desdemone. La mort du cygne - doublure métaphorique -  avait changé sa vie de façon déterminante car il avait ressenti une jouissance extraordinairement bestiale dans l’acte d’achever cet animal si pur. Il n’avait de cesse de retrouver cette volupté sadique qui avait exalté sa volonté de puissance. Bachelier, il connaissait déjà tout le répertoire classique qu’il avait vu joué en répétition  mais c'est à Don Juan qu'il s’identifiera ; les crimes les plus atroces étaient devenus ses déserts favoris. D’anciennes comédiennes en manque de sexe avaient sollicité ses ardeurs, alors que les belles jeunes femmes avaient snobé le fils du concierge. Aussi les femmes étaient devenues ses secondes victimes :   repu jusqu’au dégoût du sentiment maternel, il subjuguait par l’assurance qu’il tirait de sa froideur reptilienne. Après le conservatoire, il avait obtenu des rôles de figurants. D’insignifiant il allait devenir une personnalité incontournable. L’absence de scrupules lui permit de se rendre très vite maître des autres. Feignant l’amour, il attira dans ses rets quantité de femmes jouissant jusqu’à l’extase de les voir se débattre dans sa toile d’araignée  punitive. La mère de Thoma, flairant l’oseille, avait désigné à son fils l’oie blanche. Thoma s’était élevé socialement en épousant Lénore comme il avait monté les marches du podium artistique. Thoma avait haï ses parents autant que leur condition mais plus encore ceux qui les avaient méprisés. Toutes ces contradictions avaient fait de lui un homme doué  d’une certaine duplicité qu’il venait à l’instant de mettre à profit en tendant l’enveloppe à Blanche avant de s’éclipser.                                                                                                                                                      

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