LE RUBAN DE MOEBIUS

Roman
Carole Schoeni
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Extrait 1


Le couple avait réussi sa traversée des apparences. Or, à y regarder de  plus près, derrière le glacis de vernis, ils étaient  mal assortis : l’un semblait avoir été peint par Le Titien tandis que l’autre révélait le talent pictural de Waterhouse. Ainsi, une composition d’une étrangeté troublante, unissait L’homme au gant – poseur sournois - à Ophélie apeurée. En public chacun s’évertuait à donner le change, en privé néanmoins, leur relation s’effilochait. Rien d’étonnant puisque leur mariage reposait sur une imposture : lui avait été attiré par sa fortune tandis qu’elle avait été la dupe d’un amour mensonger.

Lénore était lunaire, de ces êtres d’exception que le génie condamne à la marginalité. Née de la conque vénusienne, sa sensualité mâtinée de mélancolie déroutait. Cette inclination pouvait, sans raison apparente,  infléchir sa gaité donnant l’impression qu’elle redoutait une fatalité innommable. Son visage savamment modelé, laissait, sans forfanterie, subsister les lignes de force. Les plus douces, en revanche, entraînaient aux confins du songe. Cette beauté alliait les plus beaux traits d’Antinoïs à ceux d’une dame préraphaélite et se composait ainsi de toutes les surabondances de l’androgynie. Le point d’orgue lui venait cependant de cette âme qu’elle portait à fleur d’yeux et du tremblement convulsif de ses lèvres qui trahissaient force tumulte. Profession : Artiste-Peintre Scénographe.

Thoma était bel homme et savait séduire : Lénore aimait tout particulièrement les chaussures en daim chocolat qu’il osait choisir. Tout comme ses gants de cuir souple, elles témoignaient du goût que Lénore lui avait inculqué. Il amorçait sa troisième décennie,  fort de ses conquêtes et fier de sa culture. Souvent suffisant, son visage,  jusqu’alors épargné,  n’avait pas encore imprimé les petits désordres et autres malveillances de son existence. Il était encore lisse, neuf, enfin… pouvait y prétendre.  Profession : Metteur en scène.

Thoma prisait le répertoire élisabéthain : Marlowe comme Shakespeare, auteurs de pièces qu’il montait, lui valurent une certaine notoriété. Truffées d’horreurs, elles lui permirent d’assouvir sa propension à la cruauté ; il excellait à les traduire en un réalisme cru qui impressionnait voir choquait. La mise en scène de tant d’abominations servait d’exutoire à ses névroses. Sa prédilection revenait néanmoins à Sophocle. Des sept pièces qui survécurent, Œdipe Roi l’obsédait au point d’en avoir fait, étudiant, le sujet de sa soutenance de thèse : l’inéluctabilité du destin occupait d’ailleurs toujours son esprit. A force de dissections et de traques, il devint fin analyste des âmes car il s’obstinait à interroger le comportement humain, convaincu de découvrir dans la répétition d’un acte, les stigmates d’une destinée hors du commun. En d’autres termes, il donnait libre cours à son imagination glauque ne se rebutant pas à entrevoir un dénouement proprement écœurant. Sa marotte devint obsessionnelle ! Ainsi, ce voyeur exaspérant, s’était persuadé que sa femme finirait par se pendre.  Celle-ci peignait alors d’après des croquis, pris sur le vif dans un monastère franciscain de Palerme, des momies dessiquées par l’hygrométrie particulière des caveaux. Toutes joliment apprêtées quoique pendues à l’aide d’un fil de fer assez sommaire, elles marquaient par leurs coquetteries morbides. La suspicion de Thoma n’avait fait que croître, depuis qu’il l’avait vue s’abîmer au Musée du Belvédère devant le buste du pendu de Messerschmidt. Il s’installa dans l’attente, absolument certain que l’avenir lui donnerait raison. Toutefois, il ne choisissait que rarement les pièces qu’il souhaitait monter. Il ne put s’enorgueillir de s’être vu proposer son cher Œdipe car chaque Direction théâtrale lui imposait sa programmation.

Thoma Saolï marchait du pas assuré et vibrant de ceux qui détiennent cette confiance inébranlable : le monde lui appartenait, comme il avait cru posséder hier au soir cette pétulante figurante qui se verrait sans nul doute accorder une meilleure place dans la Compagnie. Il montait en ce moment Salomé d’Oscar Wilde. La scénographie avait été confiée à Lenore. Elle avait d’ailleurs peu dormi cette même nuit : elle s’était acharnée sur une partie de décor à peindre façon Aubrey Beardsley. Elle avait réactualisé le graphisme du célèbre illustrateur anglais. A l’aide de lignes pures au tracé enlevé, les orgies d’Hérode Antipas – saturées de teintes aigrelettes - surpassaient en vice celles des satrapes les plus concupiscents.


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